dimanche 12 mai 2019

MAI 2019


« Femme, voici votre fils »





Extrait de : Du haut de la Croix (Mgr F. SHEEN)

Les hommes sont plus rapprochés  moralement dans un abri antiaérien, ou dans un trou d'obus, que dans le bureau d'un homme d'affaires ou à une table de bridge.  A mesure que les chagrins augmentent, un sentiment d'unité s'intensifie.  C'est pourquoi on peut conjecturer que c'est sur le Calvaire, cette cime tragique dans la vie de notre divin Maître et  de sa Mère, que se révélerait le mieux le caractère universel de la religion.

Il est particulièrement intéressant de noter que dans son  évangile, saint Jean relate, avant la parole dite du haut de la Croix par Notre-Seigneur à sa Mère, le récit de la tunique sans couture que notre divin Maître avait portée et que les soldats étaient en train de tirer au sort. « Quand les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses vêtements, dont ils firent quatre parts, une pour chaque soldat, et aussi sa tunique. Or la tunique était sans couture, toute d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas.» (S. Jean XIX, 23.)

Pourquoi, parmi tous les détails de la Passion, celui de cette tunique lui revient-il soudain à l'esprit ? C'est parce qu'elle avait été tissée par Marie. Cette tunique était si belle que ces criminels endurcis refusèrent de la déchirer.  Selon la coutume, ils avaient droit aux vêtements de ceux qu'ils crucifiaient. Mais cette fois les criminels refusèrent de se partager la dépouille. Ils la jouèrent aux dés, afin que le gagnant eût la tunique entière.

Après avoir cédé ses vêtements à ceux qui les tirent au sort, Jésus sur le Calvaire va céder maintenant celle qui tissa la tunique sans couture. Notre divin Maître jette un regard sur les deux êtres qu'il a le plus aimés sur terre : Marie et Jean. Il s'adresse d'abord à sa Sainte Mère.  Il ne l'appelle pas «Mère», mais « Femme».

Comme saint Bernard le remarque avec dévotion, s'il l'avait appelée «Mère» elle aurait été sa Mère uniquement. Mais pour indiquer qu'elle devient à ce moment la Mère de tous ceux qu'il rachète, il lui donne ce titre de maternité universelle « Femme ».  Puis, désignant d'un signe de tête son disciple bien-aimé qui est présent, il ajoute: «Voici ton fils ». Il ne l'appelle pas Jean, car s'il le faisait, Jean ne serait que le fils de Zébédée ; il ne le désigne pas par son nom, afin qu'il puisse représenter toute l'humanité.

C'était comme si Notre-Seigneur avait dit à sa Mère: «Vous avez déjà un Fils, et ce Fils c'est moi. Vous ne pouvez en avoir d'autre. Tous les autres seront en moi comme les sarments sont sur la vigne. Jean ne fait qu'un avec moi, et moi avec lui. C'est pourquoi je ne dis pas: « Voici un autre fils ! » mais « Me voici en Jean, et voici Jean en moi ».

C'était une sorte de testament. A la dernière Cène, il avait légué son corps et son sang à l'humanité.  « Ceci est mon corps!  Ceci est mon sang! » Maintenant il léguait sa Mère: « Voici ta Mère ». Notre divin Maître établissait, à ce moment, de nouveaux liens de parenté; une parenté par laquelle sa propre Mère devenait la mère de tous les hommes, tandis que nous devenions ses enfants.

Ce nouveau lien n'était pas charnel, mais spirituel, car il est d'autres liens que ceux du sang. Si le sang est plus épais que l'eau, l'esprit est plus important que le sang. Tous les hommes sans distinction de couleur, de race, de sang, ne font qu'un dans l'Esprit : « Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux,  celui-là est pour moi frère, sœur et mère». (S. Matthieu XII, 50.)

Dans le Christ, Marie avait vu Dieu; maintenant son Fils lui demandait de voir ce même Christ dans tous les chrétiens. Il ne lui demandait pas d'aimer un autre que lui, mais il serait désormais dans tous ceux qu'il avait rachetés. La veille, il avait prié pour que tous ne fassent qu'un en lui, comme il n'y a qu'une même  vie pour la vigne et ses sarments. Maintenant,  il instituait Marie gardienne non seulement de la vigne mais aussi des sarments, dans le temps et l'éternité. Elle avait donné le jour au Roi, et maintenant elle engendrait le royaume.

L'idée même de cette Epouse de l'Esprit devenant la Mère du genre humain nous accable, non pas parce que c'est Dieu qui la pensa, mais bien parce que nous y pensons trop rarement. Nous sommes si accoutumés à voir la Madone avec l'Enfant à Bethléhem, que nous oublions que c'est cette même Madone qui nous soutient, vous et moi, au Calvaire.

A la crèche, le Christ n'était qu'un nouveau-né;  au Calvaire, il est le chef de l'humanité rachetée. A Bethléhem, Marie était la Mère du Christ; sur le Calvaire elle devient la Mère des chrétiens.  Dans l'étable ce fut sans souffrance qu'elle mit son Fils au monde et devint la Mère de joie; à la Croix, elle nous enfanta dans la douleur et devint la Reine des martyrs. En aucun cas, une femme n'oublie l'enfant de ses entrailles.

Lorsque Marie entendit Notre-Seigneur établir cette nouvelle parenté, elle se souvint nettement du début de ces liens spirituels. Comme celle de Jésus, la troisième parole de Marie se rapportait à la parenté. Il y avait bien longtemps de cela.

Quand l'ange lui eut annoncé qu'elle serait la Mère de Dieu, ce qui eut suffi à la lier а tout le genre humain, il ajouta qu'Élisabeth, sa cousine avancée en âge, était alors enceinte: « Et voici qu'Élisabeth, votre parente, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse, et ce mois-ci est le sixième pour elle que l'on appelait stérile, car rien ne sera impossible pour Dieu». Marie dit alors : « Voici la servante du Seigneur: qu'il me soit fait selon votre parole! » Et l'ange la quitta.

En ces jours-là, Marie partit et s'en alla en hâte vers la montagne, en une ville de Juda. Elle entra dans la maison de Zacharie, et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l'enfant tressaillit dans son sein, et elle fut remplie du Saint-Esprit. Et elle s'écria à haute voix, disant: « Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni. Et d'où m'est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne à moi? Car votre voix, lorsque vous m'avez  saluée, n'a pas plus tôt frappé mes oreilles, que l'enfant a tressailli de joie dans mon sein. Heureuse celle qui a cru! Car elles seront accomplies les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur! » (S. Luc I, 36-45.)

On admet, à juste titre, que nul mieux qu'une femme qui porte un enfant, ne peut décliner tout service envers autrui. Si l'on ajoute а ceci, noblesse oblige,  le fait que cette femme porte en elle le Maître de l'univers, entre toutes les créatures elle aurait le droit de se croire dispensée des obligations sociales et des devoirs envers ses voisins. Les femmes dans cette condition ne vont pas servir, mais se font servir.

Or nous voyons ici la plus grande de toutes les femmes  devenir la servante des autres. Sans se targuer de sa dignité en disant: « Je suis la Mère de Dieu», mais comprenant que sa cousine âgée pouvait avoir besoin d'elle, cette Reine enceinte, au lieu d'attendre son heure dans une paisible retraite, comme le font les autres femmes, monte sur un âne, fait un voyage de cinq jours  dans la montagne, et a une telle conscience de la fraternité spirituelle que, selon le langage de l'Écriture Sainte, elle le fait « en hâte». (S. Luc I, 39.)

Trente-trois ans avant le Calvaire, Marie reconnaît que sa mission est d'apporter son Seigneur au genre humain; et elle est prise d'une telle impatience sainte, qu'elle commence cette mission avant même que son Fils ait vu le jour. Dans ce voyage, j'aime à voir en elle la première infirmière chrétienne qui en plus des soins qu'elle prodigue vient apporter le Christ dans la vie de ses malades: Salut des infirmes, secours des chrétiens, disons- nous dans ses litanies.

Résolution

Nous sommes tous fils d’une même Mère et pas de n’importe quelle Mère !  Alors quelle sera notre attitude vis-à-vis de notre Mère (en ce mois qui lui est particulièrement dédié) ?  Et ne l’imiterons-nous pas dans sa charité envers le prochain ?


mercredi 10 avril 2019

AVRIL 2019


PREMIÈRE PAROLE
« Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »

 

Extrait de : Du haut de la Croix (Mgr F. SHEEN)

La psychologie admet qu'à l'heure de l'agonie le cœur humain adresse ses paroles d'amour aux êtres qui lui sont les plus proches et les plus chers. Pourquoi penser qu'il en serait autrement de Celui qui fut le Cœur suprême? S'il s'adressa selon une gradation à ceux qu'il aima le plus, c'est dans ses trois premières paroles que nous pouvons espérer trouver l'ordre de son amour et de son affection. Ses premières paroles concernaient ses ennemis: « Père, pardonnez-leur », les secondes les pécheurs: « Ce jour-même tu seras avec moi en Paradis », et  les troisièmes s'adressaient aux saints: « Femme, voici ton Fils ».   Ennemis, pécheurs, saints - tel est l'ordre de l'amour et de la sollicitude de Dieu.


La foule attendait anxieusement sa première parole. Les bourreaux s'attendaient à ce qu'il criât comme l'avait fait, avant lui, tout homme cloué au gibet de la Croix. Sénèque nous rapporte que ceux que l'on crucifiait maudissaient le jour de leur naissance, les bourreaux, leur mère, et allaient même jusqu'à cracher sur les assistants.   Cicéron relate qu'il était parfois nécessaire de couper la langue des crucifiés pour mettre fin à leurs horribles blasphèmes. C'est pourquoi les bourreaux attendaient un cri, mais non pas le cri qu'ils entendirent. Les Scribes et les Pharisiens aussi attendaient un cri, sûrs qu'ils étaient qu'à celui qui avait prêché: « Aimez vos ennemis» et « Faites le bien à ceux qui vous haïssent », le percement des pieds et des mains ferait oublier, à cette heure, un tel Évangile.  Il leur semblait que les affres de la crucifixion et de l'agonie feraient s'envoler toute résolution qu'il aurait pu prendre de sauver les apparences.  Tout le monde attendait un cri, mais, à l'exception des trois personnages au pied de la Croix, nul ne s'attendait au cri que l'on entendit. Comme certains arbres odorants qui imprègnent de leurs effluves la hache même qui les abat, le Cœur divin, sur l'Arbre de l'Amour, exhala de ses profondeurs moins un cri qu'une prière, la prière murmurée et pleine de douceur du pardon et de la rémission: « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ».


Pardonner à qui ? Pardonner aux ennemis? Au soldat qui le frappa de son poing dans la cour de Caïphe; à Pilate, le politique,  qui condamna un Dieu pour conserver l'amitié de César; à Hérode qui revêtit la Sagesse d'un déguisement ridicule; aux soldats qui pendirent le Roi des rois à un arbre, entre ciel et terre - leur pardonner? Pourquoi leur pardonner? Parce qu'ils savent ce qu'ils font? Non, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font.


S'ils savaient ce qu'ils faisaient et persistaient néanmoins à le faire; s'ils savaient quel crime horrible ils commettaient en condamnant la Vie à mourir, s'ils savaient quel simulacre de justice leur avait fait préférer Barabbas au Christ; s'ils comprenaient la cruauté de se saisir de ces pieds qui foulèrent les 
collines éternelles pour les clouer à un arbre; s'ils savaient ce qu'ils faisaient et continuaient cependant, sans se soucier que ce même sang qu'ils versaient pouvait les racheter, jamais ils ne seraient sauvés! Oui, ils seraient damnés, s'ils n'ignoraient pas l'acte horrible qu'ils commettaient en crucifiant le Christ! Seule l'ignorance de leur grand péché les amena à portée de voix de ce cri lancé depuis la Croix. Ce n'est pas le savoir qui sauve, c'est l'ignorance !


Il n'est pas de rédemption pour les anges déchus. Ces grands esprits conduits par le porteur de lumière, Lucifer, doués d'une intelligence en regard de laquelle la nôtre est celle d'un enfant, virent les conséquences de chacune de leurs décisions aussi  clairement que nous voyons que deux et deux font quatre. Leur décision prise, ils la rendirent irrévocable, excluant tout retour et  par là toute rédemption future. C'est parce qu'ils savaient ce qu'ils faisaient que, rejetés à tout jamais, ils ne purent entendre le cri qui  jaillit de la Croix. Ce n'est pas le savoir qui sauve; c'est l'ignorance!

De même, si nous savions combien terrible est le péché et  continuions cependant à pécher; si nous savions tout l'amour  contenu dans l'Incarnation et refusions pourtant de nous nourrir du Pain de vie: si nous savions quel amour d'abnégation il y eut  dans le sacrifice de la Croix, et refusions pourtant de remplir du même amour le calice de notre cœur; si nous comprenions toute la miséricorde contenue dans le sacrement de Pénitence et  refusions pourtant de ployer le genou avec humilité devant une 
main ayant pouvoir de délier à la fois dans le ciel et sur la terre; si nous savions tout ce que l'Eucharistie renferme de vie, et  refusions pourtant de manger le Pain qui rend la vie éternelle et  de boire le Vin qui produit et fait croître les vierges; si nous savions toute la vérité en dépôt dans l'Église, corps mystique du Christ, et pourtant nous en détournions comme autant de Pilates ; si nous savions toutes ces choses, et si néanmoins nous nous tenions à l'écart du Christ et de son  Eglise, nous serions perdus! Notre ignorance de la bonté de Dieu est notre seule excuse de n'être pas des saints!


Prière

Ô Jésus! Je ne désire pas être savant dans la connaissance du monde; je ne désire pas savoir sur quelle enclume les flocons de neige sont façonnés, dans quel recoin se cache l'obscurité, ni d'où provient la glace; ni pourquoi l'or se trouve dans la terre,  pourquoi le feu s'élève en fumée vers les cieux.  Je ne désire pas connaître la littérature ni les sciences, ni cet univers aux quatre dimensions dans lequel nous vivons; je ne veux pas connaître la longueur de l'univers en années-lumière, ni la largeur de la terre alors qu'elle évolue autour du chariot du soleil; je ne veux pas connaître la hauteur des étoiles, chastes flambeaux de la nuit; je ne veux pas savoir la profondeur de la mer, ni les secrets de ses palais sous-marins. Je veux être ignorant de toutes ces choses.   Que je connaisse seulement la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de votre amour rédempteur sur la Croix, ô doux Sauveur! Je désire tout ignorer du monde, tout excepté vous, ô Jésus. Et alors, par le plus étrange des paradoxes, je connaîtrai tout!


Résolution


En ce temps de la Passion, quoi de plus normal que de méditer sur les dernières paroles prononcées par notre Divin Sauveur.  Peut-être y découvrirons-nous que notre Charité envers Dieu est si faible que nous n'arrivons pas à pardonner à nos "ennemis" (tout en ne transigeant pas sur la Vérité !)

mercredi 13 mars 2019

MARS 2019

La douceur chrétienne


Les fruits de la douceur et de l'amertume


Écoutons ce sermon donné par Monsieur l'abbé Salenave le 3 mars 2019




Résolution :

Nous nous examinerons chaque jour pour vérifier que nous avons fait au moins un effort sur ce point, cette vertu essentielle pour pratiquer la Charité.


dimanche 6 janvier 2019

JANVIER 2019

La Sainte Messe et la Charité



" La présence des fidèles à notre messe traditionnelle n’est pas une finalité, la foi aux vérités dogmatiques ne l’est pas non plus ; ce qui compte c’est la foi qui opère par la charité et conduit à la charité pour Dieu et à la charité fraternelle. " 
R.P. Eugène de Villeurbanne




En janvier 1791, époque où la Constitution civile entra en vigueur dans le Lyonnais, Jean-Marie Vianney n'avait pas encore cinq ans. Messire Jacques Rey, curé de Dardilly depuis trente-neuf ans, eut la faiblesse de prêter le serment schismatique.  Mais, si l'on en croit les traditions locales, éclairé par l'exemple de son vicaire et des confrères voisins qui avaient refusé ce serment, il ne tarda pas à comprendre et à réprouver sa faute. Il demeura quelque temps encore dans sa paroisse, célébrant la messe dans une  maison particulière, puis il se retira а Lyon. Il devait s'exiler plus tard en Italie.

Si la disparition de M. Rey ne passa pas inaperçue, Dardilly n'en fut pas troublé au point que l'on pourrait croire. L'église demeurait ouverte, car un autre curé était venu, envoyé par le nouvel évêque de Lyon, un certain M. Lamourette, ami de Mirabeau, que la Constituante avait installé, sans mandat de Rome, en lieu et place du vénéré Mgr de Marbeuf. Le nouveau curé comme le nouvel évêque avaient bien prêté le serment ; mais comment les bonnes gens de Dardilly eussent-ils soupçonné que la Constitution civile, dont ils ignoraient peut-être même le nom, menait au schisme et à l'hérésie? Rien n'était changé extérieurement ni aux cérémonies ni aux coutumes paroissiales. Ces simples de cœur assistèrent quelque temps sans scrupule à la messe du « prêtre jureur». Ainsi agirent avec une entière bonne foi Matthieu Vianney, sa femme et ses enfants.

Toutefois leurs yeux s'ouvrirent. Catherine, l'aînée des filles, bien qu'elle n'eût à cette époque qu'une douzaine d'années, fut la première à soupçonner le péril. En chaire, le nouveau pasteur ne parlait pas tout à fait comme M. Rey ni sur les mêmes sujets.  Les mots de citoyen, de civisme, de constitution émaillaient ses discours. Il lui échappait d'attaquer ses prédécesseurs. De plus, l'assistance était plus mêlée et cependant plus clairsemée qu'autrefois : des personnes ferventes ne paraissaient plus aux offices publics - où allaient-elles donc а la messe le dimanche? - Certaines, au contraire, étaient là, aux places de choix, qui, auparavant, ne fréquentaient guère l'église. Catherine conçut des craintes, dont elle s'ouvrit а sa mère.

Sur les entrefaites, les Vianney reçurent la visite d'une parente d'Écully. « Ah ! mes amis, que faites-vous? leur dit-elle en apprenant qu'ils allaient à la messe du jureur. Les bons prêtres ont refusé le serment. Ils sont chassés, persécutés, obligés de fuir. Heureusement, à Écully, il y en a qui sont restés parmi nous. C'est à ceux-là qu'il faut vous adresser. Votre curé nouveau s'est séparé par son serment de l'Église catholique: il n'est pas votre pasteur; vous ne pouvez pas le suivre. »

Mise comme hors d'elle-même par cette révélation, la mère ne craignit pas d'aborder le malheureux prêtre et de lui reprocher son divorce d'avec la véritable Église.  Lui rappelant l'évangile où il est écrit que la branche détachée de la vigne sera jetée au feu, elle l'amena à cet aveu : « C'est vrai, Madame, le cep vaut mieux que le sarment. »           
    
Marie Vianney dut expliquer aux siens la faute de ce malheureux prêtre; car il est conté que le petit Jean-Marie « montra son horreur pour le péché du jour où il se mit à fuir le curé assermenté. »   Dès lors aussi l'église paroissiale, reliquaire de tant de chers souvenirs, où les parents s'étaient mariés, où les enfants avaient été baptisés, cessa d'être pour la famille Vianney un rendez-vous de prière. Elle ne tardera pas d'ailleurs à être fermée.

Cependant les jours de persécution sanglante étaient venus. Tout prêtre ayant refusé le serment s'expose а être arrêté et exécuté, sans recours possible, dans les vingt-quatre heures. Quiconque dénoncera le proscrit recevra cent livres de récompense. Quiconque, au contraire, lui donnera asile sera déporté. Ainsi parlent les lois des 24 avril, 17 septembre et 20 octobre 1793.  Malgré ces menaces terribles, les prêtres fidèles sillonnaient les environs de Dardilly, et la maison des Vianney les cacha l'un après l'autre. Quelquefois même ils y célébrèrent la messe. C'est un miracle que le fermier, suspecté par quelques jacobins du cru, n'ait pas payé de sa tête son audace sainte . Mais c'est à Lyon même ou dans sa banlieue que les confesseurs de la foi reçurent le plus souvent asile.

Des messagers sûrs envoyés d'Écully passaient à certains jours dans les maisons catholiques. Ils indiquaient la retraite où, la nuit suivante, seraient célébrés les divins mystères. Les Vianney partaient le soir, sans bruit, et ils marchaient parfois longtemps dans les ténèbres. Jean-Marie, tout heureux d'aller à cette fête, allongeait vaillamment ses petites jambes.  Ses frères et ses sœurs murmuraient quelquefois, trouvant la distance exagérée; mais leur mère leur disait: « Imitez donc Jean-Marie qui  est toujours empressé ! »

Arrivés à l'endroit convenu, on les introduisait dans une grange ou dans une chambre retirée, éclairée à peine. Près d'une pauvre table priait un inconnu, aux traits fatigués, au suave sourire.  Les mains accueillantes, il s'avançait vers les nouveaux venus.  Puis dans l'angle le plus reculé s'échangeaient des confidences. Derrière un rideau de fortune, à voix très basse, le bon prêtre conseillait, rassurait, absolvait les consciences. Quelquefois aussi  de jeunes fiancés demandaient qu'on bénît leur mariage. Enfin, c'était la messe, la messe tant désirée des grands et des petits.  Le prêtre disposait sur la table l'ardoise consacrée qu'il avait apportée avec lui, le missel, le calice et plusieurs hosties, car il ne serait pas seul à communier cette nuit-là ; il se revêtait à la hâte de ses ornements plissés et ternis. Puis, au milieu d'un silence profond, il commençait les prières liturgiques: Je monterai à l'autel du Seigneur. Quelle ferveur dans sa voix, et dans l'assistance, quel recueillement, quelle émotion ! Souvent au murmure des paroles saintes se mêlait le bruit des sanglots. On eût dit une messe des catacombes, avant l'arrestation et le martyre.

Combien fut remuée, en ces minutes inoubliables, l'âme du petit Vianney ! Agenouillé entre sa mère et ses sœurs, il priait comme un ange; il pleurait d'entendre pleurer. Puis avec quelle attention il écoutait, sans tout comprendre, les graves enseignements de ce proscrit qui risquait sa tête pour l’amour des âmes !

(…)

La Convention avait pensé détruire tout culte divin en fermant les églises; mais elle n'avait pu supprimer une des manifestations les plus touchantes de la religion: la charité. Dans la famille Vianney elle continua de fleurir. C'était une vertu héritée des aïeux. Et l'apôtre de cette vertu toute divine, ce fut justement notre jeune saint.

Un de ses camarades de Dardilly, André Provin, l'a vu dirigeant vers la maison des pauvres son petit âne gris chargé de bois. Jean-Marie rayonnait. « Mets deux ou trois bûches, » lui disait d'abord son père, puis il ajoutait: « Mets-en tant que tu pourras. »

Quant aux malheureux errants, sans feu ni lieu, ils trouvaient facilement asile à Dardilly. Les Vincent - parents de Marion - et les Vianney avaient conclu un arrangement qui montre leur bonne entente et surtout leurs sentiments délicatement chrétiens: les Vincent accueillaient les femmes indigentes ; les hommes devaient s'adresser aux Vianney. Jean-Marie indiquait aux mendiants la maison paternelle. Certains de ces pauvres, toujours à pied, avaient avec eux de petits enfants. Touché jusqu'aux larmes de les voir si malheureux, Jean-Marie prenait ces innocents par la main et, dès l'entrée, il les recommandait à sa mère.  A l'un il fallait des sabots, à l'autre une veste, un pantalon, une chemise. Mme Vianney se laissait toucher, et son petit garçon, le cœur en joie, voyait sortir les cadeaux désirés des flancs de la haute armoire.  Les pauvres s'asseyaient à la table avec les maîtres, et ils étaient les premiers servis.  Un soir, la Providence adressa aux Vianney jusqu'à vingt convives de cette sorte.
« Il n’y a plus assez de bouillon pour tous, disait quelquefois la fermière à son mari.
-Et bien, je m’en passerai, » répliquait le brave homme.
Le Curé d’Ars par Mgr Trochu (p 14 à 26 )


Résolution

Ne recherchons-nous pas l'assistance à la Sainte Messe pour nous, plutôt que pour rendre le culte d'adoration à Dieu ?  Ces familles ont refusé d'assister à ces messes des prêtres jureurs (sans doute valides) car celles-ci ne plaisaient pas à Dieu par l'intention manifestée par le célébrant en prêtant le serment constitutionnel. 

Et leur charité envers le prochain n'a fait que croître ... 

mardi 11 décembre 2018

DÉCEMBRE 2018

Noël approche, le Nouvel An et l'heure des bilans ... 


A Noël, Dieu se donne gratuitement, nous devons faire de même.   C'est peut-être le bon moment d'écouter, ou ré-écouter, et méditer ce sermon de Monsieur l'abbé Pivert sur la vertu de Gratitude ( IIa-IIae, Q 106-107)







Résolution

Ne sommes-nous pas contaminés par cet esprit utilitariste ?  Rendons-nous au moins la déférence et l'honneur dus à  nos bienfaiteurs ?  Savons-nous donner gratuitement et recevoir avec le sourire ? 

"N'ayez aucune dette sinon celle de l'amour mutuel" (Rm 13, 8)

Télécharger les questions 106 et 107 de la Somme Théologique

lundi 5 novembre 2018

NOVEMBRE 2018


Inséparable de la vérité est la charité héroïque.  


Baiser de Judas (Giotto)

Une vie qui veut être dans la lumière de Dieu ne peut que tendre à une charité où l'on se perde totalement car la lumière c'est que Dieu est amour et miséricorde: « Notre Père qui êtes aux cieux ... ».  Il importe de bien voir que la charité de Jésus est héroïque et d'écarter décidément ces images douceâtres d'un Messie vaguement idéaliste. Le Christ, le Fils du Dieu vivant est « celui que le Père aime parce qu'il donne sa vie pour ses brebis; nul ne la lui prend, mais il la donne de lui-même. » Il est celui dont l'amour pour le Père éclate dans les tourments de la Passion: « Père si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que ta volonté soit faite et non la mienne ... Entre tes mains, je remets mon esprit. » Si l'héroïsme consiste à faire bon marché de sa vie pour l'immoler à des valeurs supérieures comment un tel amour du Christ pour son Père ne serait-il pas ineffablement héroïque?  Il en est de même de son amour pour nous, ses frères. Il savait ce qu'il y a dans l'homme (et dans l'humanité), il n'avait pas besoin qu'on lui en rendît témoignage. Or, lui, qui savait cela mieux que nul connaisseur de l'homme, n'a méprisé personne et pas même Judas, le traître: « Mon ami, avec ce que tu viens de faire ... ».  A vrai dire, le Christ aime les hommes bien au-delà de leur qualité humaine, bien plus profondément, jusqu'à ce fonds mystérieux où les plus nobles et les meilleurs comme les plus médiocres et les plus vils sont encore infiniment distants de Dieu. Il les aime à cette profondeur dernière où le péché les sépare de Dieu et où la grâce peut les rejoindre à Dieu.




Et, pour qu'arrive cette divinisation, il s'offre en sacrifice se livrant au supplice des esclaves. « Il n'est pas plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime ... Le pain que je donnerai c'est ma chair pour la vie du monde ...Ceci est le calice de mon sang répandu pour vous et pour la multitude. » On comprend après cela que Jésus demande de nous semblable héroïsme dans l'amour du Père céleste et du prochain: « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait... » ; «Ne pardonnez pas seulement sept fois, mais soixante- dix-sept fois sept fois ... ». Saint Jean, qui avait compris la leçon, écrivait tout uniment: « A cela nous avons connu l'amour de Dieu qu'il a donné sa vie pour nous; et nous aussi nous devons la donner pour nos frères. » Non pas bienveillance vague qui, pour avoir la force de sourire platement aux êtres, évite de les voir comme ils sont, mais charité héroïque qui, sachant que tous les hommes sont de pauvres pécheurs, les aime assez  pour se sacrifier d'une manière ou d'une autre, afin que leur nature soit recréée dans la grâce.

R.P. Calmel : Selon l'Evangile (p 24 à 26)

Résolution

A méditer pour grandir réellement dans la Charité.  Nous pouvons prendre la résolution  de poser au cours de ce mois quelques actes de Charité (prières en particulier) à l’égard de ceux dont nous percevons une plus grande misère morale, pour que le Bon Dieu les recréé dans sa grâce.

mercredi 5 septembre 2018

SEPTEMBRE 2018




Ce 23 septembre marquera le cinquantième anniversaire de la mort de Padre Pio.  Demandons-lui encore une fois de nous guider dans la voie de la Charité.  Comme les abeilles butinant de fleur en fleur pour y trouver ce qui leur convient, que chacun d'entre nous tire de ses avis ce qui l'aidera à croître en Charité !

"Lien de la perfection"

« La charité est patiente, la charité est serviable; elle n’est  pas envieuse; la charité n’est ni fanfaronne ni hautaine; elle ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne garde pas rancune du mal; elle ne se réjouit pas de l'injustice, mais elle met sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. »  (Corinthiens (13, 4-7))

Padre Pio enseignait naturellement aux âmes qu'il guidait sur le chemin de la perfection l'observance et l'exercice des trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité, tout en privilégiant cette dernière :  

Grandissez toujours et ne vous lassez jamais de progresser dans la conquête de la reine de toutes les vertus : la charité chrétienne. Considérez qu'on ne grandit jamais assez dans cette très belle vertu. Chérissez-la grandement, plus encore que les pupilles de vos yeux, car elle est la plus chère à notre Divin Maître et, d'un mot divin, il l'appelle mon commandement. Oh ! Oui, tenons ce précepte du Divin Maître en grande estime et toutes les difficultés seront surmontées. Elle est tellement belle la vertu de la charité, ô Raffaelina, que le Fils de Dieu, pour l'allumer en nos cœurs précisément, voulut lui-même descendre du sein de son Père éternel et devenir semblable à nous pour nous l'enseigner et nous aider à acquérir cette vertu délectable, par les moyens qu'il nous a laissés (A Raffaelina Cerase).


La première vertu dont l'âme qui tend à la perfection a besoin est la charité. Dans toutes les choses naturelles, le premier mouvement, la première inclination, le premier élan, c'est de tenir, d'aller au centre : c'est une loi physique. Il en va de même pour les choses surnaturelles.  Le premier mouvement de notre cœur est celui d'aller à Dieu, qui n'est rien d'autre que d'aimer son vrai bien. À juste titre, les Saintes Écritures qualifient la charité de « lien de perfection ».

La charité a pour sœurs la joie et la paix. La joie naît de la jouissance de posséder ce que l'on aime. À partir du moment où l'âme connaît Dieu, elle est naturellement poussée à l'aimer. Si l'âme suit cet élan naturel, qui est excité par l'Esprit Saint, elle aime déjà le Bien Suprême.  Alors cette âme fortunée est déjà en possession de la belle vertu de charité. Ainsi, en aimant Dieu, elle est déjà sûre de le posséder car il ne se produit pas ici la même chose que pour celui qui aime l'argent, les honneurs, la santé et qui n'a pas toujours ce qu'il aime. Celui qui aime Dieu l'a tout de suite. Ceci n'est pas une idée de mon esprit. C'est l'Écriture Sainte qui nous le dit : Celui qui aime vit en Dieu et Dieu vit en lui ... Donc la joie est fille de la charité. Mais pour être parfaite et vraie, cette joie exige d'avoir la paix pour compagne inséparable. Cette dernière se produit en nous quand le bien que nous possédons est sûr et suprême (A Raffaelina Cerase).

"Joie et Paix, sœurs de la Charité"

Sache aussi, ma fille, que la charité comporte trois parties: l'amour de Dieu, l'affection pour soi et l'amour du prochain. Mes pauvres instructions te mettent sur la route pour pratiquer tout ceci.

a) Durant la journée, jette souvent tout ton cœur, ton esprit et ta pensée en Dieu avec une grande confiance, et dis-lui avec prophète royal : Seigneur, je suis à toi, sauve-moi.  Ne te préoccupe pas de considérer quelle sorte d'oraison Dieu te donne. Mais suis simplement et humblement sa grâce, dans l'affection que tu dois avoir pour toi-même.

b) Garde bien les yeux ouverts, sans jamais te lasser, sur tes mauvais penchants pour les éradiquer. N'aie pas peur de te voir misérable et de mauvaise humeur. Pense à ton cœur avec un grand désir de le perfectionner. Mets un soin inlassable à le redresser doucement et avec  amour quand il trébuchera. Surtout donne-toi la peine, plus que tu le peux, de fortifier la partie supérieure de ton âme. Ce n'est pas en restant  dans tes sentiments et tes consolations, mais à travers les résolutions, les bons propos et les aspirations que la foi et la raison t'inspireront.  Ô ma fille, ne sois pas tendre avec toi-même. Les mères tendres gâtent  leurs enfants. Ne te plains pas et ne pleure pas trop facilement sur toi- même. Ne t'étonne pas de ces importunités et violences que tu manifestes avec tant de peine. Non, ma fille, ne t'étonne pas. Dieu le permet pour te rendre humble d'une véritable humilité, abjecte et vile à tes yeux.

c) Sois bonne-avec le prochain et ne te mets pas en colère. Dans ces circonstances, répète très souvent les paroles du Maître: « Je les aime mes prochains, Père Éternel, car tu les aimes. Tu me les as donnés  comme frères et tu veux que, comme tu les aimes, moi aussi je les aime» (A Erminia Gargani).


Oh ! La belle vertu de la charité que nous a apportée le Fils de Dieu! Qu'elle est sublime! Tous doivent l'avoir à cœur, mais plus encore ceux qui font profession de sainteté.  Le Seigneur vous y a appelée sans aucun mérite de votre part. Et même si je vous vois marcher sur le bon chemin de la charité, je ne cesse pas cependant d'insister pour que vous y progressiez toujours plus (A Raffaelina Cerase).


Votre unique pensée doit être d'aimer Dieu et de croître toujours davantage en vertu et dans la sainte charité qui est le lien de la perfection  chrétienne (A Raffaelina Cerase).

(Extraits de :  L’évangile du Padre Pio p 202 à 204 )